Le 1er avril, l’auteure-compositrice-interprète Ju Kosso a dévoilé le clip de « Sofisalma », transposant visuellement le récit intense du morceau déjà sorti. S’inspirant des romans graphiques et de l’utilisation symbolique de l’intelligence artificielle, le projet propose une expérience visuelle qui interroge les masques sociaux, les discours de validation et la multiplicité des existences. Dans une interview, l’artiste revient sur le processus créatif à l’origine du clip et sur l’invitation à l’introspection qu’il suscite.
Dans « Sofisalma », vous partez d’une préoccupation très contemporaine : la distance entre ce que nous montrons et ce que nous sommes vraiment. À quel moment cette réflexion s’est-elle transformée en musique ?
J’ai toujours été très observateur. Après avoir quitté Velhas Virgens, j’ai retrouvé l’envie d’écrire, de composer… diverses idées, réflexions et une meilleure connaissance de moi-même ont émergé. J’ai commencé à porter un regard plus honnête sur ce que je fais, ce que j’ai cessé de faire, et aussi sur les illusions que j’ai créées en cours de route. C’est dans ce processus d’introspection que cette agitation a pris forme et s’est finalement muée en musique.
Vous construisez le clip vidéo à partir d’une « trinité » entre le corps, l’âme et l’IA. Comment cette idée a-t-elle vu le jour, et que révèle chacune de ces dimensions sur notre existence actuelle ?
Je suis très sensible à la psyché humaine ; c’est fascinant et libérateur. Cette idée de la « trinité » est apparue comme une sorte de dogme, une représentation du contexte de ce clip : le corps, l’âme et l’IA… Et c’est là que le conflit surgit : qui soutenir ? Le corps qui performe, la machine qui projette, ou l’âme qui a besoin de silence ? Comme si c’était une sorte de modèle : voilà comment vous devriez exister ! J’ai imaginé trois personnages dans le clip pour représenter leurs personnalités cachées.
La validation extérieure est une chose qui rend les êtres humains malades… tandis que l’âme, pour ceux qui croient, passe au second plan, mise de côté, un dernier recours. Si bien qu’avec le temps, l’âme implore de l’aide, de la vérité, et que tomber le masque est un soulagement. Cette trinité dans le clip vidéo représente précisément ce conflit : ce que nous montrons, ce que nous construisons artificiellement, et ce que, au fond, nous sommes vraiment.

Les personnages du clip semblent incarner des contradictions profondément humaines, comme le désir refoulé, le bonheur feint et la quête de transcendance. Qu’avez-vous souhaité explorer le plus sur le plan émotionnel à travers ces figures ?
Le bonheur n’existe pas… ce qui existe, ce sont quelques instants heureux… cette quête du bonheur est une obsession folle… Nous sommes névrosés à l’idée de prouver ce que nous ne sommes pas !
Oui, le désir refoulé existe, et parfois il demeure caché au cœur de cette quête égocentrique… L’auto-illusion est un mécanisme de défense pour éviter d’être découvert ; la peur du jugement d’autrui peut ouvrir la porte à des activités secrètes plus excitantes… En présence de répression, de règles, de morale ou de crainte de punition, le désir ne disparaît pas… Le problème réside dans la conviction, par l’ego, de transcender la condition humaine, car se mentir à soi-même, c’est déjà s’aliéner, même si personne ne connaît la vérité… Le maintien d’un statut social pèse lourd sur les épaules…
Et le caché devient presque une scène secrète pour ce désir… La personne se construit une image à l’opposé de ce qu’elle ressent ou désire afin de vivre en société… tout cela pour être bien vue, en famille, aux yeux de la doctrine religieuse… puis, elle se révèle en secret, dans le mensonge, sous un masque de perfection… Il y a des gens qui rient aux éclats en soirée, offrent des verres, semblent heureux… mais une fois chez eux, ils s’effondrent. Seuls, ils ne sont plus les mêmes… Et oui, ça fait mal, car parfois, nous ne sommes pas seulement cette belle image que nous projetons au monde.
Vous avez mentionné que les premiers brainstormings étaient d’ordre psychologique et non visuel. Comment avez-vous procédé pour transformer des sentiments, des conflits internes et des masques sociaux en images aussi symboliques ?
J’ai lu quelque part que les pensées génèrent des émotions, les émotions génèrent des mots, les mots génèrent des comportements, et ainsi de suite… donc, pour moi, il n’était pas si compliqué de créer des images à partir de ce que la personne dégage.

L’esthétique inspirée des romans graphiques confère à la vidéo une identité unique. Qu’a permis d’exprimer cet univers visuel qu’un clip musical plus conventionnel n’aurait pas pu réaliser ?
L’idée de réaliser le clip dans le style des romans graphiques m’est venue en regardant quelques BD que j’avais chez moi. Je me suis dit : pourquoi pas ? Et comme il s’agissait d’une collaboration avec Felipe Andreoli, je voulais le surprendre avec son univers. J’ai ensuite développé les personnages dans cet esprit, ce qui m’a permis d’exagérer, de symboliser et d’explorer les conflits plus en profondeur, d’une manière qu’un clip plus conventionnel n’aurait peut-être pas permis.
Il y a autre chose d’intéressant : mon retour artistique après mon départ définitif de Velhas Virgens. C’est un nouveau départ pour moi, l’occasion de faire découvrir mon art, mon son, mon style, qui je suis… Voici mon premier single original, et je voulais que l’auditeur ressente d’abord la puissance du son, le message des paroles. C’est pourquoi j’ai fait confiance à Arnaldo Belotto pour traduire cette charge émotionnelle en images. Il a déjà réalisé des clips pour Titãs, Lobão et d’autres grands noms du rock ; il a donc une sensibilité particulière pour cet univers.
L’intelligence artificielle apparaît dans ce projet non seulement comme une ressource esthétique, mais aussi comme un symbole de la quête de la perfection. Qu’est-ce qui vous intrigue le plus dans ce mélange d’humain et de machine ?
Je ne suis pas contre les machines, mais pour les créateurs, il existe une différence fondamentale entre l’humain et l’artificiel, et cela est intimement lié à « Sofisalma ». La musique naît de l’expérience, des conflits, des erreurs, de la vérité. Lorsqu’elle est entièrement produite par une IA, elle perd à mes yeux son essence même : le réel, l’humain, le créatif. L’utiliser comme un outil, à 10 %, 20 %, même pour débloquer un processus, peut être valable, mais cela peut aussi nourrir l’ego et engendrer le besoin d’être important… C’est ce truc : la machine peut tout faire à 100 %, et on pense que c’est notre mérite, on raconte aux autres qu’on y a mis toute son âme pour être applaudi… Il faut faire très attention à ne pas devenir un artiste artificiel, à ce que tout soit trop robotique, à ne pas trop s’y fier et à ne pas se perdre pour être validé… Maintenant, dans le clip, je pense que ça a du sens, parce que c’est un complément, c’est là que le côté ludique, le fantastique, la construction des images entrent en jeu… C’est une façon viable de produire sans avoir besoin d’une structure de millionnaire, et ma vie est vraie, hahaha… Je ne suis pas une star hollywoodienne.
Pour moi, le rock est viscéral, il vient du cœur, de l’âme elle-même, même de l’imperfection humaine… Si une personne s’accroche à quelque chose de 100 % artificiel, cela devient une béquille, elle se perd dans la quête de la gloire… mais qu’en est-il du talent ?

« Sofisalma » semble offrir moins de réponses et plus de miroirs. Pensez-vous que cette œuvre soit davantage née d’un désir de vous exprimer artistiquement ou d’une volonté d’inciter le public à une introspection ?
Des deux… mais… Je me souviens avoir joué pendant 15 ans un personnage très audacieux dans Velhas… et aujourd’hui, m’exposer est quelque chose qui est déjà profondément ancré en moi et qui constitue en soi une provocation.
Maintenant, quand quelqu’un se voit dans la vidéo, même s’il ne veut pas l’accepter, la confrontation a lieu… Sofisalma peut être un peu déstabilisant, à moins que la personne ne soit vraiment insensible… mais quand c’est déstabilisant, c’est là qu’on commence à se voir vraiment soi-même.
Au final, la question « qui n’est pas toi ? » résonne avec force. Après avoir créé cette chanson et cette vidéo, quelles vérités as-tu ressenti le besoin d’affronter en toi ?
Qui n’est pas toi ? Waouh, c’est presque un tour de l’inconscient, car nous ne sommes pas seulement ce que nous montrons, nous sommes aussi ce que nous cachons, la lumière et l’ombre, nous sommes ce que nous refoulons, ce que nous feignons d’ignorer. Je me fais face chaque jour, je me découvre et me réinvente sans cesse, il y a des choses que j’ai peur d’affronter… c’est moi ; en devenir, en construction, on pourrait dire…transcendanceJusqu’à mon dernier souffle !
Mais « qui ne suis-je pas ? », je m’efforce délicatement d’être moins critique et perfectionniste… une vérité que je ne négocie pas : je n’ai jamais eu besoin de nuire à qui que ce soit pour me sentir supérieure. Le reste, je m’effondrerai petit à petit… mais je n’ai jamais intentionnellement blessé personne parce que je me sentais menacée… et ainsi, le jeu continue !
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