Avec la sortie du single « O Mundo Inteiro » (Le Monde Entier), le projet original KIAROSCURO présente le premier chapitre d’un univers artistique mêlant rock progressif, influences de la musique brésilienne et une approche résolument cinématographique. Imaginé par le musicien et guitariste Tiago Almeida, ce projet propose une réflexion sur la croissance, l’appartenance, la vulnérabilité et la transformation à travers un récit conceptuel qui se déploiera dans les prochains morceaux. Dans une interview, Tiago revient sur la genèse de ce projet ambitieux, les références qui ont inspiré son identité sonore et le défi de transformer musique, image et récit en une expérience unique et immersive.

« The Whole World » marque les débuts officiels de KIAROSCURO, mais semble aussi porter l’empreinte de plusieurs années de maturation artistique. À quel moment avez-vous senti que cet univers était enfin prêt à être présenté ?

Je crois que, comme pour beaucoup, tout a commencé par mes oreilles. J’ai toujours écouté de la musique de styles très variés : du rock classique au rock moderne, en passant par le métal, la musique classique, le vieux blues avec des enregistrements de piètre qualité, le jazz, le folk, les musiques d’autres pays et de scènes moins connues. Petit à petit, j’ai cherché à comprendre comment tout cela pouvait s’intégrer à mon propre langage musical.

Je ne me suis jamais vraiment sentie pleinement intégrée à un seul genre musical. J’adore le hard rock, par exemple, mais je ne me considère pas comme une « hard rockeuse » ; je me sens en décalage avec ce groupe. J’aime beaucoup la musique folk de divers horizons, mais je ne me suis jamais sentie appartenir à cet univers non plus. Je ne pense pas pouvoir apporter quoi que ce soit à ces niches ; de grands musiciens le font déjà avec bien plus d’authenticité que je ne pourrais le faire. À un moment donné, j’ai décidé de me permettre de composer la musique qui me trottait dans la tête, sans trop me soucier des étiquettes. J’ai développé cette approche pendant des années, parfois avec plus d’exubérance, parfois avec plus de timidité, jusqu’à trouver un équilibre que je pouvais transformer en quelque chose de cohérent.

Je crois que le moment où j’ai senti que KIAROSCURO était prêt est arrivé lorsque j’ai réalisé que ce n’était plus seulement un recueil d’idées, mais un univers doté de sa propre identité. J’ai toujours beaucoup aimé les albums conceptuels et les œuvres qui créent une atmosphère plus vaste que celle d’un morceau pris individuellement. Pendant longtemps, j’avais des idées éparses : des thèmes, des images, des références sonores, des histoires personnelles, des éléments visuels. Mais c’est lorsque tout a commencé à s’imbriquer – narration, esthétique, paroles, arrangements et sonorités – que j’ai senti que le projet pouvait enfin être présenté.

« The Whole World » porte en elle une grande partie de cette maturation, car elle puise ses racines dans une expérience intime, tout en annonçant une œuvre plus vaste. Elle ouvre la porte à l’histoire du personnage et au type d’expérience que je souhaite créer avec KIAROSCURO : une expérience émotionnelle, conceptuelle, visuellement et sonorement intense.

Le récit suit l’enfance et l’adolescence du personnage principal, du point de vue de ses parents. Qu’est-ce qui vous a intéressé dans l’exploration de cette perspective de protection, de vulnérabilité et de peur face à un monde si vaste ?

J’étais très intéressée par l’idée d’observer ce moment de la vie du point de vue de quelqu’un qui aime et qui, en même temps, éprouve de la peur. La figure des parents, ou des personnes qui prennent soin des autres, est particulièrement puissante : ils veulent protéger, préparer, tout donner, mais ils portent souvent aussi en eux leurs propres limites, leurs propres insécurités et leurs propres souffrances.

La chanson évoque ce désir de tout donner à quelqu’un, même quand on n’a soi-même accès à presque rien. Il y a là une grande vulnérabilité. Ce n’est pas une protection parfaite ou idéalisée, c’est une protection humaine. C’est le point de vue de quelqu’un qui sait que le monde peut être dur, inégal et chaotique, mais qui s’efforce malgré tout de préserver chez l’autre la capacité de rêver.

J’ai toujours été attirée par les histoires douces-amères. Je ne crois pas vraiment aux récits catastrophiques ou idylliques. Le juste milieu m’a toujours semblé plus authentique et plus intéressant. « The Whole World » se situe précisément à cet endroit : c’est une chanson d’amour et d’espoir, qui n’ignore ni la peur, ni les inégalités, ni la dureté du monde.

De plus, dans le contexte narratif de l’album, c’était le début le plus naturel. L’histoire commence avec la naissance de ce personnage, son enfance, sa première découverte du monde, et son profond attachement à ses racines et à la protection de sa famille. C’est littéralement le point de départ de son voyage.

KIAROSCURO (Alexandre Chang)

Vous parlez de préserver une certaine pureté au sein d’un paysage intense, inégalitaire et chaotique. Quelle forme d’innocence ou d’espoir cette chanson tente-t-elle de protéger ?

Je crois que la musique cherche à préserver cet espoir qui subsiste avant que la vie ne nous endurcisse trop. Non pas au sens de la naïveté, mais plutôt d’une très belle force qui se manifeste dans l’enfance : la capacité d’imaginer des possibilités, de croire qu’il existe une solution, de regarder le monde avec curiosité et non seulement avec crainte.

« The Whole World » en dit long sur le fait de grandir dans un environnement où les règles sont inégales dès le départ, mais où subsiste malgré tout une lueur d’espoir. Il y a une innocence qui n’est pas une faiblesse. Au contraire, elle peut être une forme de résistance. La chanson tente de préserver cet espace intérieur où il est encore possible de rêver, d’aimer et de croire que la vie peut être plus belle que les conditions qui nous sont imposées.

Je vois aussi cette phase de la vie comme une période où l’on absorbe tout avec une grande intensité. Nous sommes encore comme une matrice malléable. Puis, malheureusement, certaines choses se rigidifient, et il nous faut y faire face. Une grande partie du monde – la propagande, la politique, la technologie, le marché, les discours tout faits – profite de cette rigidification pour étouffer nos racines, notre curiosité et notre capacité à imaginer d’autres modes de vie. Ce thème se manifeste de plus en plus clairement dans les chansons suivantes.

Musicalement, la chanson débute presque comme une introduction de film et monte en puissance jusqu’à une fin plus dense et cinématographique. Comment s’est déroulé le processus de structuration de la chanson comme un récit en mouvement ?

Dès le départ, je souhaitais que la musique évoque un voyage. Elle n’a pas été conçue comme une simple chanson traditionnelle, avec des parties répétitives et prévisibles, même si elle comporte couplet, pont et refrain – des structures que j’affectionne particulièrement. L’idée était qu’elle se déploie comme une scène en mouvement, presque comme si l’auditeur accompagnait le personnage d’un lieu intime et protégé vers un univers de plus en plus vaste, intense et complexe.

Le début revêt donc une atmosphère plus épique, comme une ouverture. Progressivement, les éléments s’entremêlent, la dynamique s’intensifie, le groupe gagne en puissance et la musique devient plus cinématographique. Cette évolution accompagne le récit lui-même : l’enfance, la découverte du monde, la peur, l’espoir et l’intensité de la prise de conscience qu’il existe quelque chose de bien plus grand.

Nous avons aussi délibérément choisi de ne pas trop insister sur les éléments numériques et électroniques dans ce premier morceau, précisément parce que le personnage reste fidèle à ses origines. Au fil des chansons suivantes et de l’arrivée d’autres influences dans sa vie, ces éléments prennent une place de plus en plus marquée. Le son reflète également la transformation du personnage.

Ce projet explore le rock progressif, le rock conceptuel et de fortes influences brésiliennes. Comment avez-vous réussi à allier puissance, identité brésilienne, expérimentation et votre propre identité ?

C’était l’un des plus grands défis, et aussi l’un des aspects de KIAROSCURO qui m’intéressait le plus. Mon parcours musical est très lié au rock, au metal, au rock progressif et aux groupes conceptuels comme Pink Floyd, Porcupine Tree, Genesis, et bien d’autres. Mais, en même temps, j’écoute aussi beaucoup de musique latine, notamment d’artistes qui cherchaient à préserver leurs racines tout en les réinventant.

Je pense à des noms comme Clube da Esquina, Secos & Molhados, Os Mutantes, Almir Sater, Raul Seixas, Angra, Sepultura et, plus récemment, Papangu. Ce sont des artistes et des groupes très différents les uns des autres, mais qui, d’une certaine manière, montrent qu’il est possible de s’approprier les langages musicaux internationaux sans renier ses origines.

L’approche consistait à ne pas traiter ces références comme de simples collages, mais comme des éléments naturels du langage du projet. La profondeur est présente, l’atmosphère progressive aussi, mais on perçoit également un intérêt pour les mélodies, les textures acoustiques, les rythmes, les harmonies et les images profondément ancrées dans notre territoire. C’est précisément cette volonté de ne pas choisir entre deux éléments qui forment l’identité unique de KIAROSCURO. De ce contraste naît ce projet.

La composition a débuté simplement, avec voix et guitare, avant de s’enrichir de couches, d’arrangements et d’une atmosphère particulière. Qu’est-ce qui a changé dans la musique lorsqu’elle est passée d’une idée intime à une œuvre plus vaste ?

Lorsque la chanson a vu le jour à la guitare, elle portait déjà en elle une émotion centrale très claire. C’était quelque chose de plus direct, presque comme une conversation. Mais, en intégrant l’univers de KIAROSCURO, elle a commencé à se contextualiser. Elle a cessé d’être simplement une chanson exprimant un sentiment particulier pour devenir le premier chapitre d’une histoire plus vaste.

Grâce aux arrangements, la musique a pris de l’ampleur. La superposition de guitares, de batterie, de voix, de textures et d’ambiances a contribué à enrichir la composition originale. L’intimité est restée intacte, désormais intégrée à un univers plus vaste.

Je crois que c’est l’une des idées les plus importantes du projet : partir d’une expérience personnelle et la transformer en récit, en image, en son et en vécu. La musique n’a rien perdu de sa simplicité originelle, mais elle s’est aussi chargée du poids d’ouvrir une porte sur tout un univers.

Le visuel, sous forme de collage, promet beauté, étrangeté et un certain malaise, sans pour autant se contenter d’illustrer littéralement le morceau. Que révèle l’image sur KIAROSCURO que la musique seule ne saurait exprimer ?

L’image permet de saisir immédiatement le contraste. Le nom KIAROSCURO lui-même évoque cette idée de lumière et d’ombre, de beauté et de malaise coexistant. Le visualiseur de collages permet de traduire cela visuellement, sans avoir besoin de tout expliquer littéralement.

Je ne voulais pas d’une vidéo qui se contente de « raconter » les paroles. L’idée était de créer une strate parallèle, presque comme un souvenir fragmenté ou un rêve étrange. Le langage du collage, inspiré par la mise en scène de Molho Crocante et dialoguant avec la pochette de Leo Serezuela, possède cette force : il rassemble des éléments qui n’ont pas toujours leur place ensemble, créant tension, décalage, beauté et dissonance.

Cela en dit long sur le projet, car KIAROSCURO ne se contente pas de raconter une histoire, il s’agit aussi de créer une atmosphère. Parfois, l’image parvient à exprimer des sensations que les mots et la musique suggèrent sans toutefois les expliquer pleinement. Elle élargit l’univers et laisse des questions en suspens, ce qui me passionne.

« The Whole World » est présenté comme le premier chapitre d’un récit conceptuel qui se poursuivra dans les prochains épisodes. Quel genre de voyage espérez-vous que le public entreprendra avec KIAROSCURO ?

J’espère que le public se laissera emporter par ce voyage émotionnel et symbolique. « The Whole World » n’est que le point de départ, un début plus intimement lié à l’enfance, à l’éducation, aux racines et au désir de protéger ce qui est essentiel. Mais, au fil des prochaines sorties, cette histoire s’étendra à des thèmes tels que le déracinement, l’identité, la grande ville, l’aliénation, la technologie, la perte de lien social et la quête de sens.

Je ne souhaite pas que l’expérience soit fermée ou trop expliquée. J’aime l’idée que chacun puisse se reconnaître dans différents aspects du récit. Le personnage peut être une personne précise, mais il peut aussi s’agir de n’importe lequel d’entre nous.

Au final, le voyage de KIAROSCURO consiste à partir à la découverte du monde, à s’y perdre un peu et à tenter de découvrir en chemin ce qui mérite encore d’être préservé.

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