Après une tournée des favelas de Rio de Janeiro et des festivals à travers le Brésil, Dudu Gehlen, acteur, metteur en scène et écrivain originaire du Maranhão, revient à Rio de Janeiro pour la dernière saison de « Cadeira de Balanço » (Le Fauteuil à Bascule), une pièce qui transforme l’histoire de son arrière-grand-mère, Doña Caçula, en une autofiction théâtrale. À l’affiche à partir du 8 mars au Teatro Cândido Mendes, la pièce explore la mémoire, le territoire et l’affection à travers une veillée funèbre au cœur du Maranhão, mêlant réalité et fiction pour reconstituer un parcours marqué par la résistance et la délicatesse. Dans cet entretien, Dudu évoque le processus de transformation des souvenirs familiaux en littérature et en spectacle, l’importance de préserver ses origines et l’impact de voir une histoire intime acquérir une notoriété nationale.
« Rocking Chair » est née du désir d’immortaliser le souvenir de son arrière-grand-mère. À quel moment avez-vous réalisé que cette histoire devait être plus qu’un simple souvenir de famille et devenir une œuvre d’art ?
« Rocking Chair » a commencé comme un journal intime ; j’y écrivais des feuilles volantes de souvenirs, de confidences et de confessions à ma grand-mère. Finalement, j’ai décidé de créer un livre commémoratif pour immortaliser tous ses souvenirs, afin que ses arrière-petits-enfants et arrière-arrière-petits-enfants puissent garder un lien avec elle. J’ai lancé le livre en 2022, et en 2024, il est devenu une pièce de théâtre.
Le spectacle s’ouvre sur une veillée funèbre au cœur du Maranhão, évoquant le temps, la mort et l’affection. Comment a-t-on réussi à transposer un moment aussi intime et délicat en performance sans en altérer la vérité émotionnelle ?
Je joue ce spectacle avec elle sur scène ; je vais saluer le public en sachant que ma grand-mère est là aussi. Être sur scène, c’est aussi perpétuer cette tradition de raconter et d’écouter des histoires, une tradition que nous avions beaucoup. C’est une œuvre autofictionnelle, je n’ai donc pas besoin de me retrouver dans un texte ; je raconte ma vie, ce sont mes souvenirs.
Vous explorez la mémoire comme une possibilité scénique depuis 2017. Que vous a appris l’histoire de Dona Caçula sur le pouvoir de la mémoire au théâtre ?
Au théâtre, la mémoire se mue en fiction. C’est inévitable. En moi, il y a un « c’est arrivé », un « c’est moi », mais la mémoire passe aussi par le filtre des choix scéniques. Il était donc nécessaire d’explorer quelle part de moi appartenait encore à un souvenir qui n’était plus vraiment le mien, à un souvenir transformé en œuvre d’art.
L’œuvre oscille entre réalité et fiction, dans le domaine de l’autofiction. Avez-vous déjà eu peur de trop vous dévoiler ou de rouvrir des blessures encore vives ?
Oui ! La pièce révèle un crime pour la première fois, un crime que ma famille a dissimulé pendant cinquante ans. Le fait de la présenter au public, en présence de ma famille, est très délicat. Et je crois que c’est ce qui fait l’importance de la pièce : la peur, l’étrangeté, de par sa dimension politique.

Le spectacle a déjà fait le tour des favelas, des festivals et de différents États. Qu’avez-vous ressenti en réalisant qu’une histoire aussi singulière, venue de Cantanhede, puisse trouver un écho auprès d’un public aussi diversifié ?
La pièce parle des grands-mères, et la plupart des gens ont un lien très fort avec la leur, ou voient en elle une figure d’affection. J’ai écrit le texte en pensant à ma propre grand-mère, mais aussi pour que le public puisse reconnaître la sienne.
Vous mentionnez avoir souhaité que le livre utilise un langage simple pour être accessible à votre propre famille. Comment ce souci d’accessibilité se reflète-t-il également dans la mise en scène ?
Cette pièce débute lors d’une veillée funèbre, dans l’arrière-pays du Maranhão, au sein d’une famille pauvre. Ma famille est allée très rarement au théâtre ; de nombreuses municipalités et zones rurales du Brésil ne disposent pas de salles de spectacle. Je souhaitais que cette pièce soit accessible à tous, avec un décor simple permettant de la jouer partout, et que le texte soit compréhensible même par ceux qui découvrent le théâtre.
« Rocking Chair » parle de la reconstruction d’une personne disparue. Au cours de ce processus, avez-vous le sentiment de vous être également reconstruit vous-même ?
Oui ! Depuis 2024, la pièce a elle aussi évolué ; j’ai évolué avec elle – le texte, les décors, la mise en scène, la forme – tout a été adapté. Mes propres souvenirs se sont également transformés, et le fait de les partager avec le public ainsi que ses réactions ont aussi contribué à l’évolution de la pièce.
À présent, avec cette saison d’adieu à Rio, quel sentiment demeure lorsqu’on revisite cette histoire : est-ce un autre adieu, un nouveau départ, ou une nouvelle façon de faire vivre Dona Caçula ?
Grand-mère Caçula, il est temps de se reposer. J’ai le sentiment d’avoir accompli ma mission ; j’ai immortalisé ma grand-mère dans la littérature, sur scène, je l’ai présentée à des personnes qu’elle n’aurait jamais imaginé rencontrer. Cette saison a un goût d’adieu, la fin d’un cycle. Elle nous dit au revoir avec la certitude qu’elle continue de vivre dans le cœur de tous ceux qui ont regardé « Rocking Chair ».
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